L’attaquant : « J’observe beaucoup et je n’écoute pas ce qu’on dit de moi. J’aimerais avoir la soif de buts de Lautaro et me déplacer comme Thuram »
Angelò, avec son accent à la française, ses manières polies et ses tenues décontractées après l’entraînement, est un jeune homme de 22 ans hors du commun : il a le rare pouvoir de mettre le feu à San Siro, mais sait aussi s’émouvoir en écoutant une chanteuse italienne de 91 ans. Entre les nouveaux buts des Nerazzurri et le romantisme d’antan, entre son jumeau Pio et Ornella Vanoni, se trouve Ange-Yoan Bonny. Mathieu Darmian, « le plus français des Italiens », l’observe derrière la vitre, mais l’attaquant formé par Chivu préfère que son coéquipier n’entre pas dans la pièce voisine de la salle à manger d’Appiano : « Sinon, je ne trouve plus mes mots… ». Timide, peut-être, mais certainement déterminé.
Bonny, qu’as-tu compris après cinq mois à l’Inter ?
« J’ai compris qu’il faut du temps pour se repérer, pour réaliser à quel point ce club est grand. Ensuite, quand on l’a compris, il faut prendre conscience du niveau de l’équipe, qui ne cesse de monter, dès l’entraînement : l’Inter est très exigeante, elle en demande toujours plus, mais je m’y sens très bien et j’apprends… ».
Que doit-il apprendre précisément ?
« Le jeu dos au but, j’ai parfois perdu des ballons bêtement. Ensuite, améliorer mon jeu de tête, mais aussi mon endurance, vu que nous jouons tous les trois jours et que nous travaillons dur. Pendant la trêve, encore plus… En général, même les choses qui te réussissent peuvent toujours être améliorées. »
Qui t’aide dans cet apprentissage ?
« Il y en a beaucoup, mais c’est plus facile avec ceux qui parlent français, comme Mkhitaryan. Marcus Thuram m’aide beaucoup, et pas seulement depuis que nous sommes coéquipiers : déjà à Parme, ses conseils m’ont été très précieux. Il me pousse à aller plus loin, tout comme mes coéquipiers italiens : ils veulent que je donne toujours le maximum, sans relâche. »

Qu’avez-vous ressenti en entrant sur le terrain et en marquant pour la première fois à San Siro ?
« La première fois, c’était l’année dernière avec Parme : j’étais étourdi, le stade est tellement immense qu’il semble ne jamais finir, ça coupe le souffle. Quand on joue pour l’Inter, c’est différent, j’ai eu la chance de marquer tout de suite contre le Torino : après le rugissement de la foule, dans le vacarme, on n’entend plus rien. C’est génial, parce que tout est comme étouffé, il n’y a plus que l’émotion ».
Qui a joué un rôle décisif dans votre choix de rejoindre les Nerazzurri ?
« L’année dernière, lors du match Parme-Inter, celui qui s’est terminé sur un score de 2-2, Bastoni m’a plaqué au sol et m’a dit : “L’année prochaine, tu viens chez nous…”. Ça ressemblait à un avertissement, mais ça m’a fait plaisir. Lui, Bisseck, Acerbi, ils se font entendre à l’entraînement, ils t’aident à te dépasser ».

Chivu était également présent à Parme ce jour-là : quelle importance cela a-t-il pour vous ?
« Énormément. À Milan, l’entraîneur est la même personne authentique qu’il était à Parme, il a la même façon d’être et de communiquer. Il me demande toujours d’être disponible pour les autres, de jouer d’abord pour l’équipe ».
Qu’aimeriez-vous « retenir », en revanche, du jeu de Lautaro et Thuram ?
« J’aimerais avoir la soif de but de Lautaro : être, à son âge, le quatrième meilleur buteur de l’histoire de l’Inter, c’est extraordinaire. Il veut toujours marquer, que ce soit un beau but ou un mauvais, ça n’a pas d’importance. Marcus, lui, sait tout faire : marquer, dribbler, faire des passes décisives. J’ai peut-être un peu plus de points communs avec lui, mais nous sommes différents et nous pouvons jouer ensemble. J’aimerais aussi m’inspirer de Pio, peu de joueurs défendent le ballon comme lui ».

Qu’est-ce qui te vient à l’esprit quand tu penses au derby ?
« En termes de charme et de grandeur, il est à la hauteur du Barça-Real. Certains duels, comme celui entre Dumfries et Theo, sont restés gravés dans ma mémoire. Ce sont deux grandes équipes qui ne se détestent pas, mais pendant ces 90 minutes, c’est une véritable bataille. Espérons qu’au final, tout se teinte de noir et bleu… ».
Mais ce match sera-t-il déjà décisif ?
« Non, car nous ne sommes qu’en novembre et tout peut encore arriver, mais le derby est déjà important : pouvoir prendre des points supplémentaires, non seulement sur le Milan, mais aussi sur Naples, Rome et les autres équipes qui nous talonnent, ce serait un beau bond en avant ».
Pour en revenir à Parme, à quel point cela a-t-il été difficile au début ?
« À 17 ans, un autre pays, une autre culture, une autre langue : tout était difficile… Heureusement, j’ai trouvé un groupe sympa, je me suis lié d’amitié avec Bernabè qui a d’énormes qualités, mais l’homme décisif, c’est Buffon : il parlait très bien français, il m’a fait me sentir chez moi. C’est comme s’il était mon oncle… ».

Quatre buts et quatre passes décisives : où en sera-t-il à la fin de la saison ?
« Je n’ai pas de chiffre précis en tête, mais j’aimerais faire mieux chaque année que l’année précédente. Le défi, ce n’est pas contre les autres, mais uniquement contre moi-même. Ce qui compte, c’est avant tout de rendre les supporters fiers, au-delà des statistiques ».
Cela explique bien l’origine de cette photo de vous, enfant, vêtu du maillot nerazzurro.
« C’est le premier maillot que ma mère m’a acheté quand j’ai commencé le football. Elle m’a convaincu de le porter en me disant qu’il appartenait à l’équipe d’Eto’o, mon idole. C’était peut-être un signe, qui sait ».

Savez-vous que demain (aujourd’hui, ndlr), cela fera exactement un an que vous avez rencontré Pio Esposito pour la première fois ?
« Italie-France U21 2–2, Pio et moi sommes entrés en jeu depuis le banc. On a tout de suite eu un certain feeling parce qu’on se ressemble : on garde les yeux grands ouverts, mais les oreilles fermées. Nous observons chaque détail pour nous améliorer, mais nous essayons de ne pas prêter attention à ce que l’on dit de nous à l’extérieur. Avec Sucic, Bisseck, Luis Henrique et les autres, nous formons un beau groupe de jeunes soudés dans un vestiaire où tout le monde se connaît depuis des années. C’est une expérience nouvelle et belle, un monde à découvrir ensemble ».

Pensez-vous que les rumeurs extérieures soient exagérées concernant Pio ?
« Quand on joue à l’Inter, tout le monde fait l’objet d’une attention accrue, et ici, en Italie, il en fait l’objet d’une attention considérable : il est jeune, il a un grand potentiel, il est issu de ce centre de formation, il porte le maillot bleu. La pression est forte pour lui, mais je pense qu’il arrive très bien à la gérer : il n’a pas changé, ni lui ni moi n’aimons nous la jouer en vedettes ».
En revanche, ça vous plaît quand on vous appelle… Angelo ?
« Angelò. C’est l’entraîneur Pecchia qui a commencé à Parme : quand je jouais mal, j’étais juste Bonny ; quand je jouais bien, il m’appelait Yoan, mais il ne savait pas le prononcer. Parfois, il disait Jean, parfois Johan… Puis un jour, il a découvert qu’il y avait aussi Ange dans mon prénom et je suis devenu Angelò pour tout le monde. Vous aimez italianiser les prénoms : Mkhitaryan est devenu Michele, Luis Henrique Gigi, mais pourquoi donc ? (rires, ndlr) ».

Et d’où vient cette célébration de pirate ?
« C’est un jeu entre amis dans ma ville natale, Tours, au centre de la France. Tout est parti d’une vidéo sur TikTok qui nous avait fait rire. Quand j’ai marqué à Naples contre Parme, cette célébration est née : c’était un hommage, c’est devenu désormais une marque de fabrique ».
Vous êtes passionné de musique et de séries télévisées : qu’est-ce que vous regardez et écoutez en ce moment ?
« Je regarde Breaking Bad, mais j’ai du mal à en venir au bout, c’est très long… Le dernier concert auquel j’ai assisté était celui de Drake, avec Marcus : vraiment génial. Mais avant chaque match, j’écoute toujours « Everything in Its Right Place » de Radiohead. Ça peut paraître étrange, mais ça me détend et me donne de l’énergie à la fois : ça commence doucement, tranquillement, mais ensuite, il y a quelque chose de rebelle dedans. Quant à Vanoni, en revanche, vous savez déjà… ».
Ornella nous fait savoir qu’elle a reçu son maillot et qu’elle souhaite la rencontrer bientôt à Milan.
« Je suis content qu’elle soit devenue supporter de l’Inter : la rencontrer, prendre un café ou aller dîner ensemble serait un honneur ! La première fois que j’ai entendu cette voix magique, c’était dans une scène d’Ocean’s 12 : on aurait dit Edith Piaf, c’était tellement… français. »

Au fait, pour conclure, dites-nous une chose que vous préférez en France et une autre pour laquelle l’Italie est meilleure.
« Les boulangeries françaises sont les meilleures, désolée, mais j’avoue que le bidet dans la salle de bains, comme chez vous, est pratique (rires, ndlr) ».