Sportweek dresse le portrait du nouvel entraîneur du Diavolo (où il a déjà remporté un championnat), considéré comme le prophète d’un jeu spéculatif et défensif. Et lui, il s’amuse à taquiner ses détracteurs…
En 804 matchs en tant qu’entraîneur, entre championnat et coupes diverses, Massimiliano Allegri a remporté 435 victoires. Parmi celles-ci, 114 ont été obtenues sur le score de 1-0, soit le score minimum pour remporter les 3 points : un peu plus de 26 % du total. Peut-être s’agit-il seulement d’une curiosité sans importance, mais peut-être que ces chiffres ont une signification, maintenant que Conte Max revient sur un banc, celui du Milan, où il a déjà remporté un championnat en 2011, et que les critiques sur son style de jeu à l’ancienne refont surface. Au vu des chiffres ci-dessus, il serait bon d’abandonner un peu l’histoire du « court-circuit », d’ailleurs sortie du chapeau par Max lui-même en 2019, après une défaite de sa Juve contre la Spal qui avait retardé la fête du scudetto.
Allegri fait de l’ironie (du sarcasme), de la provocation subtile et intelligente, une arme de distraction massive. Il fait partie de ceux qui ont tout compris : du football et de la vie. Il joue désormais sur ce terme emprunté à l’hippisme (sa grande passion), utilisé pour expliquer la victoire d’un cheval sur un autre d’une encolure – la partie de l’animal qui comprend la tête et le cou – donc d’une distance infinitésimale ou à peine plus. Appliquée au football, cette expression est devenue l’étiquette que les critiques lui ont collée pour justifier sa prétendue tendance, lui qui, en tant que footballeur, a été milieu offensif puis milieu offensif central, à un jeu plus prudent que risqué. Allegri est un maître dans l’art de se contenter, plus encore que dans celui de se débrouiller, en somme. Mais s’il est vrai que tout est toujours une question de point de vue, il serait temps d’en finir avec cette histoire d’Allegri défensif, catenacciaro (à ce propos, voici comment il a répondu à la question sur la façon dont son Milan allait jouer : « Si je ne réponds pas, vous direz que je suis un catenacciaro ; au contraire, nous serons offensifs… »), donc fidèle à une idée dépassée, obsolète, rance et offensivement asphyxiante, pour ne pas dire constipée : centre de gravité bas, défense compacte et puis un petit but finira bien par sortir tôt ou tard. Allegri n’est pas comme ça. Du moins, il ne l’a pas toujours été.
Gagner ou convaincre ?— Bien sûr, l’entraîneur de Sassuolo et Cagliari (sans parler d’Aglianese, Grosseto et Spal…) n’était pas vraiment au volant d’une voiture de course, il est donc normal que ses joueurs répètent le vieil adage « l’important, c’est de ne pas en prendre ». Le fait est que, depuis ce 1-2 à domicile contre Spal, notre homme a remporté 27 victoires sur 61 matchs : le pourcentage passe à plus de 44 %, ce qui prouve que cette boutade sur le « court muso » – qui visait en réalité davantage à illustrer la philosophie d’Allegri : l’important est de gagner le championnat, peu importe si c’est d’un seul point – a effectivement influencé sa façon de jouer au football, du moins à partir d’un certain moment de sa carrière. Et s’il est vrai que c’est presque toujours le souvenir le plus récent que l’on a d’une personne qui oriente l’opinion à son sujet, Allegri est devenu, bon gré mal gré, le symbole d’un football qui (en paroles) ne plaît plus à personne. En somme, tout le monde lui reproche ses trois dernières années à la Juve, qui ont en effet été plus source de déceptions que de satisfactions, et rares sont ceux qui fouillent dans leur mémoire à la recherche des larges éclats de « beau jeu » (pour reprendre les termes de Berlusconi, qui, sur les conseils de Galliani, l’avait fait venir au Milan) dont il avait fait preuve sous le maillot rossonero puis bianconero.

jugements et préjugés— On a écrit qu’Allegri avait le mérite – ou le défaut, là encore, cela dépend du point de vue – de se croire toujours un peu plus malin que les autres, et donc, dans ses « non-dits » qui alternent avec des piques moqueuses, voire, au contraire, avec des diatribes télévisées virulentes contre ses détracteurs occasionnels (Sacchi) ou de longue date (Adani), il y a beaucoup du caractère typiquement livournais, amusé et moqueur. Cela ne le dérange pas, au contraire, d’être classé dans la liste des « résultats » par opposition à celle des « joueurs » ou prétendus tels. Fidèle à son pragmatisme, Allegri considère certains discours sur la qualité du jeu comme un pur exercice de style, vague, voire superflu : « Si vous voulez vous amuser, allez au cirque », a-t-il déclaré lorsque certaines remarques l’ont le plus agacé. Pourtant, si l’on revient aux chiffres, pour ses débuts sur le banc d’un grand club, le Milan AC, il remporte le championnat avec 65 buts marqués, la deuxième meilleure attaque du championnat derrière l’Inter (69 buts). D’autre part, il n’en concède que 24, ce qui confirme, comme il l’a lui-même réaffirmé au début de sa deuxième aventure avec les Rossoneri, que « en Italie, c’est celui qui encaisse le moins de buts qui gagne. Ces dernières années, seul Sarri, à la Juve, a inversé la tendance ». Cela dit, le (pré)jugement sur Allegri, porteur d’un football spéculatif, défensif, donc peu passionnant et engageant, semble franchement injuste ; fruit, disait-on, des trois dernières années bianconeri, avares en satisfactions et en jeu, conséquence d’une équipe progressivement vidée de son talent, qui l’a contraint à faire de nécessité vertu (ce qui pourrait expliquer, au moins en partie, ces 44 % de 1-0) et d’une crise au sein du club, dont Allegri a dû se faire le paratonnerre pour contenir les dégâts et protéger les joueurs des courants qui soufflaient de toutes parts. Mais la première Juve d’Allegri avait également fait le spectacle en Europe, mis à part les deux finales de Ligue des champions perdues en 2017 et 2019. Dans l’autre camp, on compte toutefois 5 titres de champion et 4 Coupes d’Italie consécutives, ainsi que 2 Supercoupes d’Italie. Bien sûr, c’est la Juve de Buffon-Barzagli-Bonucci-Chiellini en défense, de Pjanic au milieu du terrain, de Tévez (même si ce n’était que pour une saison), Dybala, Higuain et Mandzukic en attaque.

Le football est simple— Mais c’est Allegri lui-même qui affirme que les joueurs comptent plus que le jeu, contrairement à ses collègues (la plupart) qui adaptent plutôt les interprètes à la partition. Contrairement à certains dogmes, Max estime au contraire « que ce ne sont pas les schémas qui gagnent, mais les gestes techniques des joueurs. Le football est simple : organisation défensive et technique individuelle ». Dans Sportweek, en juin 2009, après une saison splendide à la tête du Cagliari (déjà assuré du maintien à la fin de la phase aller), pour ses débuts en tant qu’entraîneur en Serie A, il est allé jusqu’à dire : « Je ne partage pas les idées de Mourinho sur le football : pour moi, ce sont les joueurs qui sont au centre de tout, pas l’entraîneur. J’ai mal au ventre quand j’entends philosopher uniquement sur les schémas et les tactiques ». Des propos prononcés après avoir mis en avant un jeu offensif, brillant, avec un ballon au sol, qui lui vaudra le Panchina d’oro du meilleur entraîneur du championnat. Des propos qui lui ont toutefois valu d’être accusé d’une stratégie offensive pauvre en idées, favorisant les initiatives individuelles et, d’une manière générale, une liberté (excessive) laissée aux joueurs. D’ailleurs, quand on a devant soi des talents aussi inventifs et dribbleurs qu’Ibra et Robinho dans son premier Milan (preuve de son pragmatisme, il a remplacé en janvier Ronaldinho, sur le déclin, par le mastin Van Bommel, et a remporté le championnat) ou Dybala et Tevez à la Juve, ce n’est pas vraiment une mauvaise idée de leur lâcher les rênes. C’est Allegri lui-même qui l’explique encore plus clairement : « Dans le football, il existe des catégories. Il y a les joueurs qui gagnent la Ligue des champions, ceux qui gagnent les championnats et ceux qui ne gagnent rien ». Modric, star de son nouveau Milan, appartient certainement à la première catégorie, celle qui estime que la qualité des joueurs compte plus que les schémas (Max dixit). Reste à voir s’il s’agit d’une provocation ou d’une réelle conviction, étant donné que ses collègues qui sont passés à la postérité (Sacchi, Guardiola… pour citer les derniers) sont ceux qui ont tracé de nouvelles voies vers la victoire.